Réflexions: Dans la planification à long terme des infrastructures, il faut s’attendre à l’imprévu

Actualitésoctobre 31, 2025

Les décideurs en matière d’infrastructures à long terme ont toujours été confrontés au défi de prévoir un avenir qu’ils ne peuvent prédire avec précision, c’est-à-dire d’estimer le moment et le lieu où cet avenir anticipé se réalisera. À une époque plus stable, ces défis étaient gérables. On pouvait construire des infrastructures légèrement surdimensionnées ou sous-dimensionnées, mais tout finissait par s’équilibrer grâce à une croissance linéaire.

Cette époque est toutefois révolue.

Les événements imprévisibles ayant un impact profond sur la société, appelés « cygnes noirs », sont désormais monnaie courante. Des pandémies aux guerres commerciales, en passant par les tensions politiques et les événements extrêmes induits par le changement climatique, le paysage est de plus en plus instable. L’évolution rapide des technologies, les exigences réglementaires en constante évolution, les tendances économiques changeantes, l’évolution des valeurs sociétales et les perturbations de l’alimentation contribuent tous à accroître le risque que les services publics commettent des erreurs très coûteuses.

Comment la méthodologie de prise de décision à long terme en matière d’infrastructures devrait-elle évoluer pour s’adapter à ce nouvel environnement en constante mutation ?

C’est là qu’intervient la planification adaptative (PA), qui introduit de la souplesse dans la planification à long terme des infrastructures, permettant aux systèmes de rester fiables même face à des défis imprévus. Plutôt que de s’appuyer sur des prévisions ponctuelles, la PA invite les décideurs à examiner plusieurs futurs plausibles à travers la planification de scénarios. En identifiant ces scénarios et ces points de déclenchement, les services publics peuvent surveiller l’évolution des conditions et réagir de manière proactive.

L’intégration de ces scénarios et indicateurs au niveau des projets permet aux services publics d’intégrer la souplesse dans leurs décisions d’investissement et opérationnelles, afin de répondre aux risques émergents et de saisir les nouvelles opportunités. Les prévisions traditionnelles, qui extrapolent à partir de données historiques, ne peuvent tout simplement pas tenir compte des incertitudes actuelles, laissant les services publics vulnérables à des perturbations soudaines.

Lors d’un récent atelier AP organisé par le Réseau canadien de l’eau (RCE), les dirigeants des plus grands services publics d’eau du Canada ont été invités à identifier les « inconnues connues » – en référence à la célèbre citation de Donald Rumsfeld – auxquelles ils pourraient devoir s’adapter. Ce qui aurait été un exercice difficile il y a seulement quelques années s’est avéré étrangement facile. Les récents plafonds d’immigration resteront-ils la politique fédérale, entraînant une croissance négative ? Y aura-t-il un afflux de réfugiés de guerre ou climatiques ? Les droits de douane américains continueront-ils d’augmenter et de perturber les chaînes d’alimentation établies de longue date, entraînant une nouvelle hausse des coûts ? La planification centralisée actuelle des infrastructures deviendra-t-elle trop coûteuse et sera-t-elle remplacée par des services décentralisés ? Nos sources d’eau vont-elles s’assécher ou être contaminées au point de devenir inutilisables ? Nos systèmes numériques seront-ils victimes de cyberattaques ? L’ensemble du secteur de l’eau sera-t-il privatisé ? Le Canada sera-t-il en guerre ou annexé par son voisin du sud ? Les scénarios se sont succédé à un rythme effréné.

La conférencière invitée Kavita Heyn, gestionnaire de la division planification adaptative, gestion de la demande et climat chez Portland Water Bureau, a partagé un exemple concret illustrant à quelle vitesse des hypothèses de longue date peuvent être remises en cause. Au début des années 2000, Portland Water Bureau était en bonne santé financière, disposait d’une clientèle stable et estimait nécessaire d’étendre son alimentation en eau en construisant un réservoir afin de répondre à la croissance future prévue. Les perspectives étaient linéaires et prévisibles.

Mais les choses ont changé.

Avance rapide de plusieurs années dans le futur. Les mesures de conservation de l’eau ont remporté un énorme succès, réduisant la demande en eau. Plusieurs utilisateurs industriels se sont approvisionnés en eau par leurs propres moyens, ce qui a entraîné la perte de clients importants. Puis la pandémie de COVID-19 a frappé. Grâce à la planification adaptative et à la surveillance continue des indicateurs clés, Portland Water Bureau a pu pivoter et, au final, éviter un projet de réservoir coûteux.

« La planification déterministe basée sur les observations passées a fonctionné pendant un certain temps pour prédire l’avenir, mais l’incertitude croissante et ses répercussions sur notre service public nous ont amenés à élaborer notre processus de planification autour de la planification adaptative. Il s’agit d’un processus de planification continu qui permet de prendre en compte de multiples conditions futures. Au lieu d’un plan traditionnel statique à long terme, la planification adaptative nous offre la souplesse nécessaire pour nous adapter à l’évolution des circonstances. Elle nous a permis d’élaborer un plan solide, défendable et durable pour répondre aux besoins futurs. »

Kavita Heyn, Portland Water Bureau

Comme le montre l’expérience de Portland Water Bureau, la PA est un outil essentiel pour optimiser les investissements dans les infrastructures, réduire les dépenses imprévues et éviter les surconstructions coûteuses et les mises à niveau prématurées. En fin de compte, la PA aide les collectivités à préserver la sécurité de l’approvisionnement en eau en les préparant à toute une série de chocs et de tendances externes.

RCE aide les services municipaux d’eau à renforcer leurs capacités en matière de planification adaptative par le biais de sa communauté de pratique sur la planification adaptative, avec le soutien financier de Ressources naturelles Canada. Si votre service public d’eau ou votre municipalité souhaite en savoir plus, veuillez contacter Tracy Patterson à l’adresse [email protected].

À propos de la série de blogs « Réflexions »

Reflections est une série de blogs mensuels rédigés par Nicola Crawhall, directrice générale de RCE. Cette série est destinée aux décideurs qui doivent relever les défis complexes liés à l’eau. Elle aide les dirigeants à anticiper les changements et à prendre des décisions éclairées qui façonneront l’avenir de l’eau au Canada.