Réflexions : Les villes canadiennes devraient-elles s’inquiéter de leur alimentation en eau ?
février 25, 2026

Réflexions est une série d’articles mensuels rédigés par Nicola Crawhall, directrice générale du Réseau canadien de l’eau (RCE). Cette série s’adresse aux décideurs confrontés à des défis complexes liés à l’eau. Elle aide les dirigeants à anticiper les changements et à prendre des décisions éclairées qui façonneront l’avenir de l’eau au Canada.
Avec le recul, janvier 2026 restera peut-être dans les mémoires comme le moment où les Canadiens ont pris conscience de la réalité de la pénurie d’eau, en particulier des eaux souterraines, dans un contexte de changement climatique et de croissance rapide. Nous savons que le Canada possède 20 % des réserves mondiales d’eau douce, mais que seulement 7 % environ sont renouvelables. C’est donc la sécurité, et non l’abondance, qui doit être au cœur des préoccupations pour la décennie à venir.
Deux alertes en janvier
Deux alarmes ont retenti en janvier, qui devraient inciter les gouvernements à se concentrer sur l’alimentation en eau comme une question urgente. La première est que la région de Waterloo a temporairement suspendu l’approbation de nouveaux projets dans les zones à forte croissance alimentées par la zone de service de Mannheim (Kitchener, Waterloo et certaines parties de Cambridge) en raison des contraintes de capacité d’un système qui dépend à environ 80 % des eaux souterraines. La soudaineté de cette annonce a certes été surprenante. Mais cette question est au cœur des préoccupations de l’depuis plus de 20 ans, la région surveillant de près son alimentation en eau souterraine et promouvant des programmes agressifs d’efficacité hydrique afin de réduire la demande.
La deuxième alerte a été déclenchée par un nouveau rapport des Nations unies déclarant que le monde est entré dans une ère de « faillite hydrique mondiale », « une pénurie persistante dans laquelle les réseaux d’eau ne peuvent plus revenir de manière réaliste à leurs niveaux historiques ». Cette situation est due à la combinaison de plusieurs facteurs : les sécheresses induites par le changement climatique, qui ont épuisé les aquifères, et l’augmentation de la demande industrielle et résidentielle, qui épuise l’alimentation en eau en déclin plus rapidement qu’elle ne peut se reconstituer. Cette situation n’est pas temporaire. Elle est « irréversible » et nécessite l’attention immédiate de la communauté internationale.
Une région riche en eau n’est pas nécessairement une région où l’approvisionnement en eau est sûr
À l’échelle mondiale, près de deux milliards de citadins vivent avec une alimentation en eau vulnérable. C’est le cas notamment du Cap, en Afrique du Sud, qui a évité de justesse le « jour zéro » en 2018. Pour les Canadiens, la situation de la région de Waterloo leur rappelle que le risque n’est pas « ailleurs ».
- Une croissance rapide face à une alimentation limitée. En 2024, la région métropolitaine de recensement de Kitchener-Cambridge-Waterloo figurait parmi les régions canadiennes connaissant la croissance la plus rapide (avec une croissance d’environ 4,9 %). La même année, la ville de Kitchener était la deuxième ville canadienne à connaître la croissance la plus rapide, avec une croissance supérieure à 6 %. La croissance modifie rapidement la demande en eau et les besoins en infrastructures.
- Conditions de sécheresse sur les côtes ouest et est. La Sunshine Coast, en Colombie-Britannique, est confrontée à des conditions de sécheresse répétées depuis 2022. À un moment donné, l’état d’urgence a été déclaré au niveau local, car l’alimentation en eau de la région avait atteint des niveaux historiquement bas. L’été 2025 a apporté des conditions de sécheresse sur la côte est, ce qui a conduit à des situations où les propriétaires ont dû remplir leurs puits vides.
- Stress hydrique dans les Prairies. Le sud de l’Alberta et la Saskatchewan continuent de subir des cycles de sécheresse, le recul des glaciers réduisant la stabilité en fin d’été des rivières alimentées par les glaciers qui, selon l’ , sont à la base de l’alimentation municipale, de l’énergie hydroélectrique et de l’irrigation. Les recherches soulignent le risque accru pour plus d’un million d’Albertains qui dépendent du barrage de Bighorn pour leur alimentation en eau.
- L’agriculture en ressent les premiers effets. Malgré des rendements moyens plus élevés grâce à des saisons de croissance plus longues, les sécheresses intermittentes entraînent d’importantes pertes de récoltes les mauvaises années. Par exemple, en 2021, la production de canola et de blé a chuté de plus de 35 % à l’échelle nationale. Des études prospectives prévoient des changements spectaculaires dans la disponibilité de l’eau et l’aptitude des terres.
Les eaux souterraines : la crise invisible du Canada
Les eaux souterraines assurent discrètement l’alimentation de nombreuses communautés. Un rapport publié en 2009 par le Conseil des académies canadiennes estimait qu’environ 30 % des Canadiens, et plus de 80 % des Canadiens vivant en milieu rural, dépendaient des eaux souterraines. Le rapport concluait qu’« il existe un manque critique de données sur : les allocations d’eau souterraine, les prélèvements réels d’eau souterraine et les volumes rejetés ou réutilisés ». En 2020, l’Institut international du développement durable (IIDD), basé à Winnipeg, a qualifié les impacts du climat sur les eaux souterraines de « crise invisible ».
Depuis lors, certains progrès ont été réalisés à l’échelle nationale. En 2024, Ressources naturelles Canada (RNCan) a achevé Canada1Water (C1W), la première simulation à grande échelle de l’impact potentiel du changement climatique sur les ressources en eaux souterraines et de surface au Canada. Cette simulation nous permet de mieux comprendre les tendances futures en matière d’alimentation en eau. C’est un bon début, mais nous avons besoin d’un plan d’action.
Comme pour tant d’autres questions au Canada, le problème réside dans les détails liés à la multiplicité des juridictions. L’Agence de l’eau du Canada, officiellement créée en 2024, élabore actuellement une stratégie de sécurité de l’approvisionnement en eau. C’est important. Cependant, cette question urgente doit être traitée aux niveaux régional et local. Les projections de croissance, la demande industrielle et résidentielle et les permis de prélèvement d’eau doivent être intégrés à l’analyse des eaux souterraines et de surface et aux modèles climatiques afin de fournir une image réaliste de la capacité et de la durabilité de l’alimentation en eau. Les communautés autochtones, les communautés non autochtones et les industries à risque doivent être impliquées et associées à la recherche de solutions collaboratives.
Rejoignez-nous à Blue Cities 2026 (9-10 juin)
Le RCE mettra l’accent sur la sécurité de l’approvisionnement en eau en tant que priorité nationale lors de Blue Cities 2026. La conversation mettra en vedette Mark Fisher, président de l’Agence de l’eau du Canada, et un panel d’experts. Nous espérons que vous vous joindrez à la conversation.











