Réflexions : La transition énergétique, en temps réel
mars 31, 2026

« Réflexions » est une série d’articles mensuels rédigés par Nicola Crawhall, PDG du Réseau canadien de l’eau (CWN). Cette série s’adresse aux décideurs confrontés à des défis complexes liés à l’eau. Elle aide les dirigeants à anticiper les changements et à prendre des décisions éclairées qui façonneront l’avenir de l’eau au Canada.
Pendant des décennies, la mission des services d’eau et d’assainissement a été définie par un traitement de haute qualité et la gestion des infrastructures. Mais à mesure que la transition vers les énergies propres s’accélère, le rôle des responsables de l’assainissement évolue pour inclure celui de fournisseur d’énergie essentiel. Au CWN, nous considérons les eaux usées non seulement comme un flux à traiter, mais aussi comme une ressource thermique inexploitée et de grande valeur.
Ce changement de perspective est déjà une réalité à Markham, en Ontario. Au début du mois, j’ai vu la transition vers l’énergie propre prendre vie grâce à un système de transfert d’énergie des eaux usées (WET) connecté à un réseau d’énergie distribuée. Des projets similaires sont en cours à Vancouver, à Mississauga et dans d’autres zones urbaines dotées de grandes conduites d’égouts qui ne sont pas trop profondes et situées à proximité de grands aménagements ou de systèmes de chauffage/refroidissement urbains.
Au-delà de simplement observer ces tendances, RCE s’emploie activement à les mettre en avant comme modèle pour le secteur. Dans le cadre de notre projet de carboneutralité, Markham District Energy et la municipalité régionale de York nous ont accueillis le 11 mars pour une visite guidée de leur projet de pointe de valorisation énergétique des eaux usées, qui est en voie d’achèvement. Nous sommes arrivés juste à temps pour découvrir les entrailles de l’installation en cours de construction avant qu’elles ne soient recouvertes.

Sur la photo, de gauche à droite : Richard Lazlo (président de Lazlo Energy) ; Scott Laberge (directeur par intérim, Technologie, innovation et services de soutien à l’ingénierie, à la Ville d’Ottawa) ; David Szeptycki (directeur du développement durable, de la communication et de l’innovation, à la région de York) ; Nicola Crawhall (directrice générale du Réseau canadien de l’eau) ; Joe Green (responsable de l’analyse des infrastructures à la région de Durham) ; Brandon Truong (spécialiste en énergie à l’OCWA) ; Todd Boyd (responsable du changement climatique et de la conservation de l’énergie à la région de York) ; Emma Shen (directrice mondiale de l’optimisation énergétique des eaux usées et de la décarbonisation du secteur chez Jacobs) ; Maika Pellegrino (chef de projet senior, eau et eaux usées chez Jacobs) ; Jeremy Waud (vice-président de l’ingénierie chez Markham District Energy) ; Michael Conte (responsable de l’ingénierie chez FVB Energy) ; Mohammad Khan (responsable de l’eau et de l’efficacité énergétique à l’OCWA).
La particularité du projet mené par Markham District Energy et la municipalité régionale de York réside dans le fait qu’il permettra de capter 18,5 MWt (mégawatts thermiques) de chaleur disponible en permanence et de l’acheminer vers un réseau de distribution existant afin de chauffer et de climatiser environ 140 000 mètres carrés d’espaces résidentiels et commerciaux. Comme l’explique Peter Ronson, directeur des opérations de Markham District Energy : « Lorsque nous avons choisi l’emplacement de notre réseau de distribution, nous sommes tombés sur cet ennuyeux collecteur d’égouts municipal peu profond. Puis, nous avons réalisé : “Hé, attendez une minute, c’est une source de chaleur.” »
Cette prise de conscience met en évidence le principal atout de cette technologie : son efficacité spatiale. Contrairement à d’autres formes d’énergie renouvelable, les systèmes WET nécessitent un encombrement physique très réduit. L’installation de Markham ne couvre que 1 263 mètres carrés, alors qu’il faudrait environ 20 000 mètres carrés pour obtenir une capacité thermique similaire avec la technologie géothermique. Cette efficacité spatiale rend les systèmes WET idéaux pour les centres urbains densément peuplés.
Si l’efficacité technique est impressionnante, le véritable impact réside dans l’intégration de ces systèmes dans notre aménagement urbain. Imaginez si nous implantions dès le départ de nouveaux lotissements à proximité des collecteurs d’eaux usées. Nous pourrions créer un système où la capacité de chauffage et de refroidissement augmenterait à mesure que la population s’accroît. Bien que la chaleur des eaux usées ne puisse pas répondre à tous nos besoins en chauffage et en refroidissement, elle peut réduire notre dépendance aux énergies fossiles lorsqu’elle est combinée à d’autres sources d’énergie.
Pour concrétiser cette vision, il faut plus qu’une simple technologie intelligente : il faut changer notre façon de concevoir les infrastructures. Dans son livre How Infrastructure Works, l’auteure canadienne Deb Chachra souligne que l’action individuelle ne suffit pas à décarboner nos économies. Notre système actuel, qui repose sur la distribution d’essence et les réseaux de gaz naturel, intègre les émissions de carbone dans notre quotidien. Nous devons repenser le système lui-même afin que l’énergie propre devienne la norme.
C’est précisément cette logique systémique qui rend le transfert de l’énergie des eaux usées vers les bâtiments si intéressant. Cette source d’énergie est abondante, facilement accessible, fournie à une température constante (environ 21 °C) et, surtout, à l’abri des perturbations de la chaîne d’approvisionnement causées par les conflits mondiaux. De plus, des entreprises comme Sharc, un fabricant canadien d’échangeurs de chaleur, proposent des technologies permettant de transférer l’énergie des eaux usées vers les bâtiments. Malgré cela, le Canada rejette actuellement 52 térawattheures (TWh) d’énergie thermique sous forme d’eaux usées chauffées chaque année.
Alors que le Canada commence tout juste à exploiter ce potentiel, la Scandinavie a une longueur d’avance en la matière. À Oslo, en Norvège, l’installation du quartier de Skøyen, qui dispose d’une capacité de chauffage thermique de 18,7 MW, couvre 7,8 % des besoins en énergie de chauffage urbain. À Stockholm, en Suède, Hammarbyverket — la plus grande centrale au monde équipée de pompes à chaleur exploitant la chaleur des eaux usées — apporte 225 MW d’énergie thermique au réseau de chauffage urbain.
S’inspirant de ces modèles internationaux, le Canada trouve sa propre dynamique. Nous avons le False Creek Neighbourhood Energy Utility, qui produit 9,8 MW pour chauffer 47 bâtiments dans la région de Vancouver. L’installation de Markham est presque prête à entrer en service. Et le système de Mississauga Lakeview, dont la construction a débuté en 2024, desservira les foyers et les entreprises du lotissement de 177 acres. Ces deux derniers systèmes figureront parmi les plus grands réseaux de chauffage urbain à échange de chaleur à partir des eaux usées en Amérique du Nord.
Cependant, cette dynamique pourrait être freinée. Avec la suppression de la taxe fédérale sur le carbone, la rentabilité des systèmes WET est devenue plus difficile à démontrer par rapport au statu quo qui utilise du gaz naturel relativement moins cher. Pour y remédier, le gouvernement fédéral devrait inclure les systèmes WET dans la liste des projets d’énergie propre éligibles au crédit d’impôt fédéral pour l’investissement dans une économie propre. L’extension du crédit de 30 %, déjà disponible pour les projets géothermiques, modifierait fondamentalement la rentabilité et permettrait de faire avancer davantage de projets WET.
En fin de compte, ce ne sont pas les bonnes intentions qui feront avancer les choses. Ce n’est qu’en investissant dans la refonte et la réorganisation de nos infrastructures que nous pourrons faire progresser la transition énergétique au Canada. Inspirez-vous des pionniers de Markham, Vancouver et Mississauga pour tracer la voie à suivre.
Impliquez-vous
Si vous souhaitez savoir comment vous lancer dans le transfert d’énergie des eaux usées dans votre municipalité et/ou faire avancer le débat national sur ce sujet, rejoignez la communauté de pratique WET du CWN cet automne. Veuillez contacter la responsable de projet, Dana Mears, à l’adresse [email protected].
Pour soutenir l’initiative visant à rendre les projets WET admissibles au CII, veuillez contacter Richard Laslow à l’adresse [email protected].











