Personalité influente du RCE : Albert Cho, de Xylem
juin 24, 2026
Bulletin trimestriel du Réseau canadien de l’eau (RCE) contenant les dernières nouvelles, des perspectives, et des réflexions de leaders d’opinion.

Albert Cho est vice-président exécutif et directeur de la stratégie et des affaires extérieures chez Xylem. Il est également membre du conseil d’administration du Réseau canadien de l’eau. Al a prononcé un discours remarquable lors de la séance plénière sur la sécurité de l’eau à l’occasion de Blue Cities 2026. Ses propos ont été parmi les plus appréciés de l’événement, et nous sommes ravis de partager ses principales réflexions avec notre réseau.
La sécurité de l’eau est un sujet d’actualité crucial.
Je vais commencer par un exemple un peu inattendu : une affaire jugée par la Cour suprême des États-Unis, Jacobellis c. Ohio, dans laquelle, lorsqu’on lui a demandé de définir la pornographie, le juge Potter Stewart a répondu en substance : « Je n’ai pas de définition, mais je la reconnais quand je la vois. »
La sécurité de l’eau est l’opposé de la pornographie, en ce sens que nous la reconnaissons quand elle n’est pas là. La sécurité de l’eau, en tant que concept, n’a de sens que lorsque nous constatons son absence.
Alors que nous abordons la sécurité de l’eau en tant que priorité stratégique pour le Réseau canadien de l’eau, pour l’Agence de l’eau du Canada et pour ce pays, je souhaite replacer ce sujet dans deux contextes différents.
Commençons par le contexte de la sécurité nationale. Dans la tradition westphalienne, le concept d’État-nation est directement lié à la sécurité. Pour un État-nation, l’idée de sécurité correspond à la capacité de forger son propre destin grâce aux principes de souveraineté, de non-ingérence et d’autonomie stratégique. Ce concept revêt un caractère quelque peu militariste et de type « à somme nulle », centré sur l’État en tant qu’acteur principal.
Dans les années 1980 et 1990, ce concept de sécurité s’est associé à l’eau. Certains théoriciens, dont Peter Gleick du Pacific Institute, ont commencé à envisager la sécurité de l’eau comme un lien entre la disponibilité de l’eau et les conflits transfrontaliers, la pénurie d’eau agissant comme un catalyseur des conflits interétatiques.
Puis, en 1994, avec la publication du Rapport mondial sur le développement humain des Nations unies, ce concept de sécurité a été complètement bouleversé. Il ne s’agissait plus d’un concept axé principalement sur les relations interétatiques, mais sur la notion de sécurité humaine. Ce tournant s’appuyait sur le fait qu’à tout moment, davantage de personnes mouraient de causes telles que le manque de nourriture et d’eau que de toutes les guerres du monde réunies.
Cette perspective de sécurité humaine a soulevé une question existentielle concernant la légitimité de l’État : répondons-nous aux besoins des individus de mener une vie pleinement épanouie ?
Cette focalisation sur la sécurité humaine a redéfini la sécurité de l’eau dans une perspective très différente.
Lorsque l’on considère la sécurité à travers cette trajectoire historique s’étendant sur plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, le concept de sécurité de l’eau offre une synthèse entre ce que j’appellerais une conception réaliste de la sécurité et une conception idéaliste de la sécurité.
Cette synthèse est à la fois dérangeante et productive. Le concept de sécurité de l’eau, dans le contexte stratégique dans lequel se trouvent aujourd’hui les pays du monde, porte à la fois sur la manière dont la gestion de l’eau nous aide à réaliser nos ambitions en matière de sécurité nationale, et sur les ambitions de sécurité humaine à l’intérieur des frontières d’un pays donné.
En plaçant l’eau au cœur des priorités nationales, le concept de sécurité de l’eau aborde ces deux dimensions de la sécurité de manière constructive.
Je souhaite passer de l’histoire à la théorie, car je soutiens que si l’on considère la sécurité de l’eau comme un concept qui touche à la fois aux conceptions réaliste et idéaliste de la sécurité, une observation essentielle est que, dans une démocratie, ces deux processus sont régis par des mécanismes démocratiques.
Premièrement, cette conception réaliste de la sécurité de l’eau en tant qu’instrument du pouvoir national s’inscrit dans le cadre de l’action de nos dirigeants élus au niveau fédéral ou national. Les dirigeants fédéraux et élus élaborent une stratégie de sécurité nationale. Ils définissent la position d’un pays donné face aux différentes menaces qui existent dans le monde. Et comme nous le verrons dans un instant, cette stratégie a des implications sur la manière dont nous gérons l’eau au niveau national, mais aussi au niveau local.
Deuxièmement, lorsque nous réfléchissons à ce que signifie la sécurité de l’eau sous l’angle de la sécurité humaine, celle-ci s’inscrit également dans un cadre démocratique, mais d’une manière différente : principalement à travers la société civile, le dialogue et la mise en lumière de ce qui fait défaut.
Si l’on considère la sécurité de l’eau comme quelque chose d’invisible, elle se révèle à travers une réflexion sur les contraintes, les manques et les risques auxquels chacun d’entre nous est confronté dans le cadre de ses propres expériences de vie.
C’est pourquoi je pense que cet échange entre Nicola Crawhall et Mark Fisher, entre l’Agence canadienne de l’eau et le Réseau canadien de l’eau, est si important : la découverte de ce que signifie la sécurité de l’eau s’opère en effet dans ces deux contextes, à la fois au sein du gouvernement, mais surtout à travers le dialogue entre les différentes parties prenantes de la société civile.
D’un point de vue théorique, une stratégie de sécurité de l’eau repose sur trois éléments : le dialogue, les données et l’innovation.
Lorsque nous parlons de dialogue, nous faisons référence à l’identification et à l’harmonisation de nos politiques, cadres et actions en matière d’eau, dans le contexte des conceptions réalistes et idéalistes de ce que signifie la sécurité. Ce qui importe vraiment lors de l’élaboration d’une stratégie nationale de l’eau, c’est d’éviter de parler sans se comprendre. La sécurité de l’eau est, au moins en partie, un problème d’information, car beaucoup de gens ignorent de quelles ressources en eau nous disposons aujourd’hui, de quelles ressources nous disposerons à l’avenir, et à quoi ressemblera l’équilibre entre l’alimentation et la demande, entre sécurité et insécurité, selon différents scénarios.
Les données sont absolument essentielles pour répondre à certaines de ces questions en clarifiant les conditions limites et les incertitudes. Gemma Boag a évoqué l’exemple de l’Australie. L’Australie fait partie de ces pays qui ont mené un débat particulièrement difficile sur la gestion de ressources en eau très limitées dans un contexte interprovincial.
L’Australie a investi massivement dans l’établissement de références hydrologiques et dans la surveillance, ce qui a permis à ces discussions de se concentrer sur ce qui existe réellement et sur la manière de répartir de façon réaliste les ressources disponibles. On ne saurait trop insister sur l’importance de la surveillance, de la visibilité et de la connaissance de la situation, qu’il s’agisse de la surveillance hydrologique à grande échelle ou au niveau des réseaux municipaux.
Prenons un instant pour réfléchir à une stratégie de l’eau au service d’une stratégie de sécurité nationale. Prenons l’exemple d’investissements majeurs dans les infrastructures — guidés par les priorités nationales — qui se concrétisent en fin de compte dans un bassin versant spécifique, dans un contexte de gouvernance spécifique, dans une municipalité d’ . Lorsque vous décidez de construire un volume important d’infrastructures dans une partie de votre réseau, qu’advient-il du reste ? Le savez-vous ? Faut-il deux ans pour le déterminer par le biais d’une analyse hydraulique ? Ou pouvez-vous le déterminer grâce à une évaluation de scénarios en temps réel ? Ce qui m’enthousiasme le plus, d’un point de vue technologique et en termes de visibilité, c’est qu’il devient de plus en plus facile et rapide de répondre à ces questions.
Je discutais avec l’un de mes collègues, Pablo Calabuig, vice-président Amériques chez Xylem Vue, du travail que nous avons mené dans des municipalités du monde entier pour créer des jumeaux numériques en temps réel de l’ensemble des réseaux d’eau municipaux. Le jumeau numérique hydraulique en temps réel de Valence, en Espagne, a permis à la ville d’identifier des problèmes d’infrastructure et d’économiser plus de deux milliards de gallons d’eau par an dans une région confrontée à un stress hydrique important. Ce niveau de visibilité a instauré un certain degré de confiance dans le développement des infrastructures, ce qui, je pense, a encouragé l’Espagne à devenir un leader mondial en matière de gestion de l’eau.
Nous avons appliqué ce même concept de « jumeau numérique » à plusieurs villes à travers le monde. Je suis très heureux de constater qu’il va effectivement faire son apparition au Canada, où certains cas d’utilisation se rapportent directement à ce concept, à mesure que les infrastructures se développent et que la croissance devient une priorité nationale. Quel est l’impact réel d’une nouvelle construction sur un réseau soumis à de fortes contraintes ? Comment créer la marge de manœuvre, la visibilité et la capacité de simulation en temps réel nécessaires pour comprendre comment les décisions de planification, s’inscrivant dans ce contexte stratégique plus large d’investissement dans les infrastructures de logement, affectent la fiabilité et l’évolutivité d’un réseau ? Du point de vue de l’information, ces capacités sont fondamentales pour l’avenir de la sécurité de l’approvisionnement en eau.
Cela nous amène au troisième concept d’innovation, après quoi j’aborderai l’Institut Aspen. Tout cela est en quelque sorte lié, car l’un des sujets dont nous avons discuté à l’Institut Aspen il y a environ dix ans était le concept d’innovation en tant que catalyseur stratégique de la sécurité de l’eau.
Je voudrais que vous imaginiez ce que j’appelle le « trilemme impossible ». Un trilemme est un triangle à trois côtés, dans lequel on ne peut choisir que deux éléments. Le premier est la résilience. Nous voulons tous des systèmes résilients. Le deuxième élément est l’accessibilité financière. Nous savons que nous sommes confrontés à des contraintes budgétaires, et l’accessibilité financière de nos réseaux d’eau est un sujet de plus en plus présent dans le débat politique, pratiquement partout dans le monde. Le troisième élément est la stabilité des processus : nous aimons nous en tenir à des méthodes éprouvées, car les infrastructures sont cruciales, et leur dysfonctionnement a des conséquences graves.
Voici les trois éléments que nous privilégions dans ce secteur : la résilience, l’accessibilité financière et la stabilité des processus. Je dirais que nous ne pouvons pas concilier ces trois aspects, car la manière dont notre secteur a mis en œuvre les infrastructures au cours des deux dernières décennies ne nous permet pas de répondre aux besoins d’un avenir résilient tout en garantissant l’accessibilité financière de systèmes qui doivent résister à l’épreuve du temps.
Nous avons mené des recherches très intéressantes avec Global Water Intelligence, qui suggèrent que les besoins en matière de résilience des infrastructures hydriques mondiales s’élèveront à 1 500 milliards de dollars au cours des deux prochaines décennies. La seule solution pour rendre cela abordable est l’adoption d’infrastructures disruptives et intelligentes, qui ont le potentiel de réduire cette facture de près de moitié.
Si nous cherchons à résoudre ce trilemme impossible consistant à maintenir la résilience de nos systèmes d’infrastructures tout en le faisant de manière abordable – car l’accessibilité financière est un aspect de la sécurité humaine à l’ e –, la seule façon d’y parvenir est de remettre en cause ce concept de stabilité des processus et de s’ouvrir davantage à l’adoption de l’innovation, y compris ce dont je viens de parler concernant l’innovation numérique.
Cela nous amène à l’Institut Aspen. Depuis deux ans, celui-ci s’est engagé dans un processus visant à élaborer ce que j’appellerais une stratégie nationale de l’eau pilotée par la société civile. Les États-Unis n’ont pas eu de stratégie nationale de l’eau depuis 75 ans ; cette organisation a donc pris l’initiative de constituer une vaste coalition multipartite regroupant des universitaires, les services publics d’eau, l’industrie, l’agriculture et de nombreux autres secteurs de l’économie américaine.
Pour répondre à la question de savoir à quoi ressemble la sécurité de l’eau aux États-Unis, ils ont organisé six ou sept réunions au cours de l’année. Ils ont ainsi créé une vision commune de ce à quoi devrait ressembler la sécurité de l’eau aux États-Unis. Cette réflexion s’est cristallisée autour de six thèmes centraux, positionnant l’eau comme une composante essentielle de la sécurité humaine et économique aux États-Unis.
Il a également donné lieu à des sous-stratégies articulées autour de thèmes tels que l’inclusion rurale, la technologie et l’innovation, ainsi que la résilience face aux catastrophes. Chaque sous-stratégie a permis de définir un axe prioritaire et d’instaurer un dialogue commun qui constitue, à tout le moins, un point de départ pour comprendre ce que les États-Unis doivent faire différemment afin d’assurer un avenir plus sûr au secteur de l’eau.
Je ne dis pas que c’est un bon modèle pour le Canada. Je pense que cette approche a très bien fonctionné sur le plan de la sécurité humaine, mais qu’elle n’a probablement pas pleinement pris en compte la manière dont elle s’inscrit dans les ambitions des États-Unis en matière de sécurité nationale. Je pense que le Canada a l’occasion de s’y prendre différemment.
Mais je tenais à partager cette expérience, car bon nombre des principes fondamentaux sont les mêmes. Cela nécessite un dialogue multipartite, l’apport d’une grande quantité d’informations et l’adoption de l’innovation pour créer une vision commune de la manière dont les choses seront différentes à l’avenir, afin de s’adapter aux changements que nous savons tous inévitables.
Sur ce, je tiens à vous remercier de m’avoir donné l’occasion de vous écouter et d’apprendre à vos côtés. Je me réjouis à l’idée de ce dialogue.






















