Réflexions : C’est la période du budget !

octobre 5, 2026

Bulletin trimestriel du Réseau canadien de l’eau (RCE) contenant les dernières nouvelles, des perspectives, et des réflexions de leaders d’opinion.

« Réflexions » est une série d’articles mensuels rédigés par Nicola Crawhall, directrice générale du Réseau canadien de l’eau (RCE). Cette série s’adresse aux décideurs confrontés à des défis complexes liés à l’eau. Elle aide les dirigeants à anticiper les changements et à prendre des décisions éclairées qui façonneront l’avenir de l’eau au Canada.

C’est la période d’élaboration des budgets dans les municipalités, et j’imagine ce que ce serait d’être le gestionnaire d’un grand service public d’eau, chargé de gérer de multiples pressions qui font grimper les coûts et de décider quelles mesures proposer en réponse, en pleine crise de l’accessibilité financière.

Attention, spoiler : il n’y a pas de solution miracle.

Remarque : tout ce qui est en italique correspond à ma vision des choses si je me mettais à la place d’un décideur à la tête d’un grand service public d’eau. Il s’agit d’une conjecture éclairée, fondée sur des conversations avec des dirigeants de services publics d’eau de tout le pays, mais qui ne doit être attribuée à personne d’autre et peut refléter des différences régionales.

Je dois soutenir la construction de logements

Les grandes municipalités subissent une pression intense pour fournir des logements plus rapidement et à moindre coût. Cela a entraîné des changements importants en matière de compétences, de politique d’immigration et de financement afin de faire avancer ce dossier.

Les redevances d’aménagement (RA) sont critiquées pour être l’un des principaux facteurs à l’origine des coûts exorbitants du logement. Dans certaines régions, elles peuvent représenter 25 à 30 % du coût d’une maison neuve. En mars, les gouvernements fédéral et ontarien ont annoncé le Programme Canada-Ontario de réduction des redevances d’aménagement (ODCRP). Il vise à réduire les DC de 50 % pendant une période pouvant aller jusqu’à trois ans et, en contrepartie, à fournir un financement destiné à compenser une partie, mais pas la totalité, des pertes de recettes. Dois-je opter pour l’ODCRP, ou la perte de recettes sera-t-elle trop lourde à supporter pour nos contribuables ? Même avec l’ODCRP, je m’attends à des hausses de taxes à deux chiffres. Je pense qu’il vaudrait mieux que je freine un peu mes projets d’investissement.

Fin 2024, le gouvernement fédéral a annoncé une réduction de plus de 20 % des niveaux d’immigration dans le pays afin d’alléger les pressions sur le logement, l’emploi et l’éducation. Mon plan d’investissement dans les infrastructures reposait sur l’hypothèse d’une croissance régulière d’une année sur l’autre, et nous pourrions désormais connaître une croissance négative. Dois-je mettre un frein à certains projets d’infrastructure liés à la croissance ? Quelqu’un peut-il me dire quand l’immigration reprendra ?

Je dois maîtriser les coûts face à une inflation à deux chiffres

La pandémie de COVID-19 a fait grimper l’indice des prix à la consommation du Canada à 8 %. Ce taux s’est stabilisé à environ 3 % à la mi-2026. Cependant, les dirigeants des services publics font état d’augmentations allant de 50 à 200 % des coûts de soumission pour les appels d’offres portant sur des projets de construction pluriannuels. Cette situation s’explique par une combinaison de facteurs : l’inflation, la prise en compte par les soumissionnaires d’une importante marge de sécurité pour couvrir les risques futurs et, sur certains marchés, un manque de concurrence dû à une consolidation du secteur. Comment expliquer au conseil municipal une hausse des coûts de 200 % pour ce projet ? Les facteurs à l’origine de cette hausse échappent à mon contrôle. Dois-je décomposer ce grand projet en plusieurs projets plus petits, ou le mettre en veilleuse pour l’instant ?

Je dois réorienter mes achats en raison des guerres commerciales et des conflits armés

La guerre au Moyen-Orient a entraîné une volatilité des prix du pétrole et du diesel. Les services publics dépendent du diesel pour leur alimentation électrique de secours et pour une partie de leur flotte. Parallèlement, les contre-droits de douane de 50 % imposés par le gouvernement fédéral fin août font grimper le coût de certains matériaux de construction, notamment l’acier et l’aluminium. Jusqu’à présent, l’impact direct ne semble pas significatif pour le secteur de l’eau. Cependant, l’incertitude quant à l’évolution future des droits de douane fait grimper les offres de marché (voir ci-dessus). De plus, les politiques « Achetez canadien » pourraient faire augmenter les prix de certains matériaux, comme les tuyaux en PVC, qui sont achetés aux États-Unis dans certaines juridictions canadiennes. Quelle marge de sécurité dois-je prévoir dans mon budget si la guerre commerciale s’aggrave ou si je dois me détourner de l’alimentation américaine ?

Je dois remplacer les infrastructures vieillissantes avant qu’elles ne tombent en panne

La fiabilité des infrastructures existantes est devenue une priorité absolue depuis les défaillances de la conduite d’alimentation sud de Bearspaw. Cela a envoyé un signal clair aux services publics d’eau de tout le pays : même si des défaillances peuvent survenir, personne ne souhaite faire la une des journaux à la suite d’une défaillance majeure d’infrastructure entraînant des conséquences économiques et opérationnelles importantes, sans aucune redondance. Comment puis-je utiliser le spectre d’une défaillance de type Bearspaw pour convaincre mon conseil municipal d’investir davantage dans le bon état de fonctionnement, le remplacement et la redondance de notre réseau ?

Je dois augmenter les tarifs, tout en veillant à ce qu’ils restent abordables

La hausse des coûts et les demandes de réduction des redevances d’aménagement exercent une pression directe en faveur d’une augmentation des tarifs et/ou des impôts fonciers. Cela intervient à un moment où l’accessibilité financière suscite de vives inquiétudes. En particulier en année électorale, aucun conseiller municipal ne souhaite plaider en faveur d’augmentations de tarifs à deux chiffres. Cependant, des villes comme Toronto, qui ont augmenté leurs tarifs de manière constante (9 % sur neuf ans), disposent désormais de réserves confortables qui leur permettront de continuer à construire et à réparer leur réseau au cours des 20 prochaines années. Je pourrais envisager d’emprunter davantage. Mais que j’emprunte auprès du secteur public ou privé, tout cela devra être remboursé. L’augmentation des tarifs est-elle la seule option ? Qu’est-il advenu de l’idée de reverser aux communes une part des recettes de la taxe sur les ventes ou de l’impôt sur le revenu ?

Des compromis difficiles

La hausse spectaculaire des coûts et l’évolution des options de financement, associées à la pression visant à maintenir des tarifs abordables, créent une situation budgétaire tendue et incertaine à l’approche de l’élaboration du budget. Les leviers classiques consistent à augmenter les tarifs, à emprunter davantage et/ou à ralentir la mise en œuvre des investissements. Toutes ces décisions comportent des compromis susceptibles d’affecter la fiabilité actuelle et future des réseaux d’eau et d’eaux usées qui sous-tendent nos villes, et, en fin de compte, le logement et la croissance qu’ils soutiennent.

Les dirigeants des services publics doivent mener des discussions franches avec leurs usagers et les élus sur la nécessité et la justification d’une augmentation des tarifs, tout en reconnaissant et en répondant aux préoccupations liées à l’accessibilité financière.

Rejoignez-nous à Blue Cities — les 27 et 28 avril 2027 à Montréal, au Québec — où ces défis, ainsi que d’autres auxquels sont confrontés les responsables des services publics d’eau, seront examinés, et où des stratégies et des solutions seront partagées.