Réflexions : la reconstruction après un incendie de forêt doit tenir compte des répercussions à long terme sur la qualité de l’eau

juillet 29, 2026

« Réflexions » est une série d’articles mensuels rédigés par Nicola Crawhall, directrice générale du Réseau canadien de l’eau (RCE). Cette série s’adresse aux décideurs confrontés à des défis complexes liés à l’eau. Elle aide les dirigeants à anticiper les changements et à prendre des décisions éclairées qui façonneront l’avenir de l’eau au Canada.

Alors que les feux de forêt font rage partout au Canada cet été, les collectivités se concentrent sur les évacuations, les interventions d’urgence et la reconstruction. Pourtant, un autre aspect essentiel du relèvement fait souvent l’objet de bien moins d’attention : la protection de l’eau potable.

Au moment de la rédaction de cet article, 883 feux de forêt étaient signalés dans toutes les provinces et tous les territoires, à l’exception de l’Île-du-Prince-Édouard et du Nunavut (qui ne communiquent pas ces données). Ces feux de forêt couvraient trois millions d’hectares, soit 30 000 kilomètres carrés.

Les feux de forêt touchent de manière disproportionnée les communautés autochtones. Au cours des 40 dernières années, les communautés autochtones ont représenté plus de 40 % de l’ensemble des personnes évacuées en raison de feux de forêt au Canada. Vous trouverez ici plus d’informations sur l’impact des feux de forêt sur les Premières Nations au Canada.

Pour les personnes dont la vie a été bouleversée, le chemin vers le rétablissement sera long. Il suffit de demander aux habitants de Jasper. L’incendie de 2024 a ravagé un tiers de la ville et détruit 800 logements. Parmi ceux qui ont perdu leur maison, seules 16 familles sont de retour un an et demi après les incendies.

Au-delà des logements provisoires, du cauchemar que représentent les démarches d’indemnisation auprès des assurances et de la reconstruction physique, il existe un autre aspect du rétablissement qui retient moins l’attention : l’impact des feux de forêt sur l’eau potable.

Des paysages et des eaux de surface transformés

Dans les zones rurales et isolées, l’effet immédiat des feux de forêt est le rejet de particules et de gaz dans l’air. Ceux-ci se déposent ensuite sur le sol et dans les eaux de surface qui constituent des sources d’eau potable. Les cendres et les matériaux carbonisés dégradent la qualité de l’eau en y apportant du phosphore biodisponible, susceptible de provoquer des proliférations d’algues.

Mais les cendres ne sont qu’une partie du problème.

Les feux de forêt libèrent également de nombreux autres polluants. Selon ce qui a brûlé, il peut s’agir de métaux lourds tels que le mercure et le plomb, d’oxydes d’azote, d’oxydes de soufre, d’oxydes de carbone et d’hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). L’utilisation de retardateurs de flamme peut également contribuer à l’apport de ce mélange potentiel de polluants dans les bassins versants locaux.

Parallèlement, les feux de forêt détruisent la végétation qui stabilise normalement le sol. Les pluies qui suivent les incendies entraînent alors les sédiments meubles vers les lacs, les ruisseaux et les rivières. Ce transport de débris, ainsi que d’autres perturbations au sein du bassin versant, telles que la modification des parcours d’écoulement et de l’hydrologie, affectent tous la qualité des eaux de surface. Certaines sources d’eau se rétablissent rapidement, tandis que d’autres mettent des années à retrouver leur état d’avant l’incendie.

Impacts des feux de forêt sur la qualité et la traitabilité de l’eau

Ces modifications des bassins versants posent un deuxième défi : traiter l’eau de manière sûre et fiable.

La Dre Monica Emelko, de l’université de Waterloo, étudie depuis plus de 20 ans l’impact des feux de forêt sur l’eau potable. Elle s’est notamment penchée sur la restauration de l’approvisionnement en eau potable de Fort McMurray depuis l’incendie de 2016. Dix ans plus tard, les conséquences se font encore sentir.

En tant qu’ingénieure spécialisée dans le traitement de l’eau, la Dre Emelko sait que pratiquement n’importe quelle eau peut être traitée pour la rendre potable si l’on consacre suffisamment de moyens à des technologies de traitement sophistiquées et à des opérateurs hautement qualifiés. Cependant, de nombreuses zones rurales et isolées, vulnérables aux feux de forêt, ne disposent généralement pas de systèmes de traitement de l’eau sophistiqués capables d’éliminer tous les contaminants d’origine humaine. Elles ne disposent généralement pas non plus de données en temps réel permettant une intervention rapide.

La plupart des stations de traitement de l’eau visent à éliminer la turbidité, la couleur et les matières organiques afin de garantir une désinfection efficace. « Une mauvaise qualité de l’eau est relativement “facile” à traiter », explique la Dre Emelko, « mais les fluctuations rapides constituent un véritable défi. Une grande partie du traitement consiste à faire preuve de souplesse et à s’adapter à un large éventail de variations de la qualité de l’eau. »

Les feux de forêt peuvent modifier la qualité du carbone organique dissous (COD) et produire davantage de composés aromatiques riches en azote qui influent sur la formation de sous-produits de désinfection. La demande en coagulants chimiques et la production de boues peuvent s’en trouver affectées. La biodisponibilité du phosphore peut favoriser la prolifération d’algues productrices de toxines. Tous ces effets nuisent à la capacité d’une station à fonctionner et à traiter l’eau efficacement.

Les implications à long terme sont considérables.

Une étude portant sur des données post-incendie a montré que les concentrations de polluants avaient triplé. Les données issues de plus de 40 situations post-incendie ont révélé une augmentation des matières en suspension totales et des nutriments en l’espace d’un an, tandis que les concentrations de métaux lourds ont atteint leur pic dans certains environnements post-incendie au bout d’un à deux ans.

Dans le sud de l’Alberta, la turbidité et les nutriments sont restés à des niveaux élevés pendant plus d’une décennie après l’incendie. Dans le cas de Fort McMurray, les conséquences du passage des cendres ont notamment entraîné une augmentation des charges sédimentaires et de la disponibilité en nutriments. Ces facteurs ont favorisé la prolifération d’algues et la formation épisodique de toxines, qui n’ont pas pu être éliminées par le système conventionnel de traitement de l’eau. En réponse, le propriétaire des services publics d’eau, la municipalité régionale de Wood Buffalo, a envisagé d’ajouter un traitement à l’ozone. Cependant, le coût de 50 millions de dollars s’est avéré prohibitif. Après des recherches approfondies, le service des eaux et les chercheurs ont identifié et mis en œuvre différentes mesures d’atténuation de la prolifération des algues dans leurs réservoirs. Ces mesures se sont révélées efficaces pour réduire la prolifération des algues et respecter les directives canadiennes en matière d’eau potable.

La surveillance de la qualité doit faire partie intégrante de la remise en état

Ces défis liés à l’eau de source et au traitement soulignent l’importance des analyses de l’eau de source avant et après un incendie.

L’analyse des sources d’eau permet d’identifier et de mieux comprendre les risques, qui peuvent ensuite être traités par des ajustements du processus de traitement et/ou par la protection des sources d’eau. Pourtant, la surveillance en temps réel de la qualité de l’eau est une entreprise coûteuse, en particulier pour les communautés rurales, isolées et autochtones. Malgré tout, elle doit être considérée comme un aspect essentiel du rétablissement après un incendie. Tenir les habitants informés et former les opérateurs à réagir aux variations de la qualité de l’eau sont des éléments essentiels pour protéger la santé publique de la communauté.

Compte tenu de l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des feux de forêt due au changement climatique, la qualité de l’eau après un incendie est un aspect de l’adaptation au changement climatique et de la résilience qui doit être pris en compte. Cela doit s’étendre à la gestion des bassins versants et aux pratiques de restauration, à la conception et aux procédés des stations de traitement de l’eau, à la formation des opérateurs, à la protection et à la surveillance des sources d’eau, ainsi qu’à l’éducation et à l’implication des communautés touchées.

Pour les habitants qui rentrent chez eux après les feux de forêt de cet été, le rétablissement ne s’achève peut-être pas lorsque les flammes sont éteintes et que leurs maisons sont reconstruites. Dans de nombreuses collectivités, les répercussions sur les réseaux d’eau, ainsi que les coûts associés à leur résolution, peuvent perdurer longtemps après la disparition du feu. Il est essentiel de reconnaître ces répercussions et de s’y préparer pour renforcer la résilience face à un climat en mutation.

Pour plus d’informations sur l’impact des feux de forêt sur l’eau, consultez le webinaire du RCE consacré à ce sujet. Vous pouvez également lire mon entretien avec la Dre Monica Emelko, experte en la matière.