Réflexions : Préparer le Canada à un avenir marqué par les pénuries d’eau

octobre 29, 2026

Réflexions : Préparer le Canada à un avenir marqué par les pénuries d’eau

« Réflexions » est une série d’articles mensuels rédigés par Nicola Crawhall, directrice générale du Réseau canadien de l’eau (RCE). Cette série s’adresse aux décideurs confrontés à des défis complexes liés à l’eau. Elle aide les dirigeants à anticiper les changements et à prendre des décisions éclairées qui façonneront l’avenir de l’eau au Canada.

Le billet de ce mois-ci s’appuie sur la participation du RCE à la consultation de l’Agence de l’eau du Canada concernant une stratégie nationale de sécurité de l’eau. Cette consultation s’est déroulée à Winnipeg la semaine dernière, les 19 et 20 octobre 2026.

Les producteurs de fruits et de légumes ainsi que les éleveurs de bétail de la vallée de l’Okanagan, en Colombie-Britannique, prient pour qu’il neige cet hiver. Ils subissent une sécheresse depuis quatre ans et ont désespérément besoin d’un manteau neigeux important pour irriguer leurs champs au printemps prochain, afin d’éviter que ne se reproduisent les restrictions d’eau de niveau 3 de cet été, qui n’ont laissé aux agriculteurs que 30 % de leur allocation d’eau habituelle.

Les difficultés persistantes d’alimentation en eau en Colombie-Britannique sont un signe avant-coureur de ce qui attend l’ensemble du Canada. Les nappes phréatiques, dont dépendent un tiers des Canadiens et 80 % des habitants des zones rurales, sont menacées. En Nouvelle-Écosse, 46 % des habitants dépendent des eaux souterraines. L’évaluation des risques liés au changement climatique à l’horizon 2025 réalisée par le gouvernement provincial a identifié la sécheresse comme un risque climatique majeur affectant l’eau potable et l’agriculture. Certains centres urbains, comme la région de Waterloo en Ontario, prennent également des mesures pour atténuer les risques climatiques pesant sur leur approvisionnement en eau potable provenant des nappes phréatiques.

Les réseaux fluviaux, en particulier ceux alimentés par les glaciers, sont également menacés. Selon le Service canadien des glaces, les glaciers des Rocheuses canadiennes ont perdu environ 70 % de leur masse depuis les années 1850, et certains auront complètement disparu d’ici 2100. À mesure que les glaciers reculent, ils affectent considérablement les écosystèmes locaux et modifient l’hydrologie des réseaux fluviaux tels que les rivières Athabasca et Bow. Cela entraîne des changements dans le débit et la température de l’eau, ainsi que de l’érosion et le transport de sédiments.

Les changements dans la disponibilité ou les débits d’eau peuvent également avoir un impact négatif sur les pratiques culturelles et les droits des communautés autochtones

Au cours des prochaines décennies, les précipitations qui alimentent les cultures dans le sud des Prairies devraient diminuer à mesure que les températures augmentent. Cela affectera les rendements du colza et d’autres cultures.

D’autres secteurs économiques seront également touchés, tels que l’hydroélectricité, qui dépend de niveaux d’eau constants, et les centres de données, qui ont besoin d’eau pour leurs systèmes de refroidissement.

C’est pourquoi la Stratégie nationale de sécurité de l’eau de l’Agence de l’eau du Canada, actuellement en cours d’élaboration, revêt une importance cruciale pour l’avenir du Canada.

Cette stratégie s’inscrit dans une tendance internationale majeure qui reconnaît la nécessité urgente de se préparer aux pénuries d’eau et aux phénomènes météorologiques extrêmes, dès aujourd’hui et au cours des prochaines décennies. Les pays qui se préparent à cette éventualité inévitable seront les mieux placés pour assurer une alimentation fiable en eau à leurs communautés, renforcer la confiance des secteurs économiques et des investisseurs, et protéger les biens afin de réduire les coûts de reconstruction après une catastrophe.

Définir des cadres décisionnels

Les experts en climatologie Matthew Coulton et Alison Gardner, après avoir observé la manière dont les autorités australiennes gèrent les pénuries extrêmes d’alimentation en eau, affirment que la préparation au changement climatique est souvent considérée comme une question purement technique ou de modélisation. L’accent devrait plutôt être mis sur des cadres décisionnels concrets permettant de répondre à des besoins concurrents dans des conditions extrêmes.

Des cadres décisionnels fonctionnent déjà à différentes échelles. Le gouvernement fédéral coordonne les accords internationaux et interprovinciaux relatifs à la gestion transfrontalière de l’eau. Les gouvernements provinciaux et territoriaux sont chargés de délivrer les autorisations d’allocation d’eau, tandis que les municipalités prennent les décisions d’allocation au niveau local. Ces structures de gouvernance sont toutes importantes, mais elles doivent être soumises à des tests de résistance afin de vérifier si elles seront suffisantes lorsque la demande et la concurrence pour une ressource en eau rare s’intensifieront dans des conditions climatiques plus extrêmes.

Au-delà de ces structures gouvernementales, il existe un autre niveau de prise de décision essentiel qu’il convient de favoriser : l’auto-organisation au niveau local et au niveau des bassins versants (c’est-à-dire la gouvernance coopérative de l’eau).

L’expérience passée montre qu’une prise de décision collaborative efficace dans les zones soumises à un stress hydrique nécessite trois éléments : la reconnaissance du stress hydrique, des preuves visuelles convaincantes et un facilitateur neutre.

Premièrement, il faut qu’il y ait un consensus sur le fait qu’une région commune est confrontée à un stress hydrique. Cela peut paraître étrange, mais les pénuries d’eau ne se présentent pas toujours sous la forme d’une savane desséchée parsemée de touffes d’herbe roulantes, surtout lorsque la pénurie est souterraine.

Deuxièmement, la modélisation visuelle et les scénarios peuvent brosser un tableau clair de l’éventail des avenirs possibles. Quiconque a déjà vu des visualisations de l’élévation du niveau de la mer dans les villes côtières comprend à quel point ces images peuvent être percutantes et convaincantes.

Troisièmement, un organisateur (ou animateur) neutre est nécessaire pour rassembler les usagers de l’eau, les détenteurs de droits d’eau et les autres parties prenantes intéressées par la gestion de l’eau avant que des pénuries aiguës ou d’autres conditions extrêmes ne surviennent. Établir ces relations à l’avance permet de créer la confiance nécessaire à une prise de décision collaborative lorsque des choix difficiles doivent être faits. Lorsque l’eau se fait rare, des relations solides ont bien plus de chances de déboucher sur des solutions que les conflits ou les litiges.

La vallée de l’Okanagan illustre bien ce point. Confrontés à des restrictions l’été dernier, les agriculteurs ont uni leurs efforts pour partager leurs quotas d’eau limités et s’entraider afin de gérer la pénurie.  Partout au Canada, de nombreux modèles de collaboration à l’échelle des bassins versants existent déjà : des organismes des bassins versants du Québec aux comités de protection des sources d’eau de l’Ontario, en passant par les districts d’irrigation de l’Alberta et les conseils de bassin versant de la Colombie-Britannique. Ces organisations offrent des enseignements précieux en matière de renforcement des capacités locales, de promotion de la collaboration entre les usagers de l’eau et de gestion des intérêts divergents. La Stratégie nationale de sécurité de l’eau devrait s’appuyer sur ces approches éprouvées et les renforcer.

Il est essentiel que la Stratégie nationale de sécurité de l’eau jette les bases permettant aux Canadiens de collaborer pour faire face aux risques croissants liés à l’eau. Les solutions techniques, les données et la modélisation sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas à elles seules. En fin de compte, la solidité des relations, une approche commune et la collaboration entre les secteurs, les collectivités et les bassins versants détermineront notre capacité à traverser les années de plus en plus difficiles qui nous attendent.